CHAPITRE 11: L’IDÉE DE VÉRITÉ , L’IRRATIONNEL ET LE SENS

INTRODUCTION 

Qu’est-ce que la vérité ? Y a-t-il une unique vérité, ou est-ce « à chacun la sienne » ? S’il y a une unique vérité, nous est-elle accessible ou sommes-nous enfermés dans notre perspective particulière d’êtres humains à l’esprit limité ? C’est à ces questions que nous allons maintenant essayer de répondre.

 

I/ ANALYSE CONCEPTUELLE

1/La Vérité

a/ Vérité et réalité

Le langage vulgaire confond bien souvent les deux termes réalité, vérité. En fait, il convient de les distinguer soigneusement. Un objet, un être (ce tapis, cette lampe) sera qualifié de réel. Cette lampe est réelle, autrement dit elle existe. Mais cela n’aurait aucun sens de dire : cette lampe est vrai (ou faux). La vérité est une valeur qui concerne un jugement.

b/ La vérité, est-ce l’évidence ?

            La réponse la plus simple est celle-ci : le jugement vrai se reconnaît à ses caractères intrinsèques : il se révèle vrai par lui-même, il se manifeste par son évidence. Cette conception de la vérité peut être dangereuse. Car l’évidence est mal définie. Nous éprouvons un sentiment d’évidence, une impression d’évidence. Mais devons-nous accorder à cette impression comme une valeur absolue ?

c/La vérité est-ce la correspondance ?

 La vérité serait une propriété du discours qui dépend de son rapport au monde. Une proposition serait vraie si elle correspond au monde. Cette « vérité-correspondance » est l’idée la plus simple de vérité.

Mais on peut critiquer cette notion de vérité en disant qu’il nous est impossible de comparer nos idées au monde. Comme nous l’avons vu, nous sommes enfermés dans un monde d’apparences. Par conséquent, comment pouvons-nous savoir que nos sensations correspondent bien au monde ?

d/ La vérité, est-ce la cohérence ?

On retrouve ici l’idée qu’il n’y a pas de « fondement » absolu pour la vérité, mais qu’elle se meut dans une circularité essentielle : nous cherchons à donner une cohérence interne à nos expériences, à notre monde des apparences. Nous cherchons à rendre compte des phénomènes, sans pouvoir dépasser ces « ombres » projetées dans la caverne de notre conscience.

Mais parler de « cohérence » au lieu de « correspondance » n’est que donner un autre nom pour désigner la même chose.

e/ La vérité, est-ce la copie de la réalité ?    

Une idée ne serait donc pas qualifiée de ‘vraie’ ou ‘fausse’ en elle-même, par ses caractéristiques intrinsèques mais seulement par sa conformité ou sa non-conformité à la réalité. Les scolastiques disaient : « La vérité, c’est la conformité de notre pensée aux choses » (adequatio rerum et intellectus). L’idée vraie est celle qui fidèle à la réalité.

Cette définition est incontestable mais imprécise. Car il reste à interpréter cette conformité, cette fidélité de la pensée vraie au réel.

f/ L’idée vraie, est-ce l’idée qui réussit ?

Le pragmatisme, avec W. James, soutient que le seul critère de la vérité est le succès. La pensée est au service de l’action. Les idées ne sont que des outils dont nous nous servons pour agir : l’idée vraie c’est celle qui paie le mieux, celle qui a lei plus de rendement, qui est la plus efficace.

 Mais que veut dire ‘utile’ ? Faut-il prendre le mot au sens de vérifiable ? En ce cas le pragmatisme est très acceptable. Malheureusement le mot ‘utile’ tel qu’il est employé par les pragmatistes a le sens le plus large et le plus vague. W. James n’a jamais rien fait pour en dissiper l’équivoque. Il décrit : « Ce qui est vrai, c’est ce qui est avantageux de n’importe quelle manière »

2/ L’irrationnel 

Le vrai contraire du ‘rationnel’ n’est pas le ‘déraisonnable’ mais l’irrationnel. Que faut-il entendre par ce mot ? D’abord ce mot d’irrationnel peut s’appliquer à toute philosophie, à toute manière de penser qui fait fi de la raison, à toute affirmation qui prétend se fonder sur autre chose que sur la raison. C’est ainsi que la pensée pré-scientifique peut être qualifiée d’irrationnelle, et à ce titre, condamnée comme pensée fausse.

a/ Le fait d’exister est irrationnel

Mais l’irrationnel doit-il seulement qualifier une méthode (mauvaise) d’approche de la réalité ? Les choses elles-mêmes ne sont-elles pas quelquefois irrationnelles, c’est-à-dire rebelles à toute intelligibilité ? A cette question, la philosophie rationaliste la plus convaincue est contraint de répondre qu’il y a au moins un irrationnel : à savoir le fait même de l’être, le fait qu’il y a quelque chose plutôt que rien. L’existence est un donné, une ‘position absolue’ irréductible au concept disait Kant.

b/ Le hasard et l’irrationnel

La science ne nie pas le hasard. Mais le hasard, ce n’est pas l’irrationnel. Le hasard tient en échec toute possibilité de prévision, non pas parce que le fait en question échappe à toute loi scientifique, à tout déterminisme rationnel, mais tout au contraire parce que dans cette concurrence, les lois de la nature qui sont en jeu sont multiples et enchevêtrées. C’est l’excès de la complication des déterminismes (et pas l’absence de déterminisme) qui rend la prévision impossible.

3/Le sens

a/ Sens : direction ou signification ?

       Étymologiquement, sens vient de ‘’sensus’’ de latin qui signifie « action de sentir », « organe des sens », « sensation » « manière de penser ». En tant que fonction permettant au corps de percevoir ce qui se passe en dehors de lui, grâce, précisément, aux organes qui commandent les cinq sens, suscite des interrogations philosophiques classiques sur la nature et la validité de nos moyens de connaissance. 

Les deux usages les plus répandus du mot sens en font le synonyme tantôt de direction, tantôt de signification. L’espèce humaine est la seule à disposer d’un moyen d’expression et de communication dont la complexité et l’efficacité témoignent d’une capacité elle aussi unique, celle de penser et de raisonner.  Les mots sont des signes qui renvoient à la fois à la réalité et aux images mentales que nous formons des choses ; des êtres, des actions, des valeurs auxquelles nous croyons. Le sens d’un mot, c’est ce que nous voulons dire lorsque nos l’employons, et ce qu’il évoque chez celui auquel il s’adresse : ce à quoi nous pensons lorsque nous parlons, écrivons, écoutons ou lisons. Le sens n’est donc pas dans les choses elles-mêmes. C’est notre façon d’organiser nos représentations, et d’attribuer à chacune une place dans un système, qui fait correspondre des signes aux choses, et qui nous conduit à conférer à chacun de ces signes un sens particulier.

Le sens en rapport avec la direction est caractérisé par un objectif, une destination, une finalité. En effet, sans un objectif, une destination déterminée ou une finalité on ne peut pas parler de sens dans le sens de direction. Car, ici, le sens est une orientation ou une indication. On oriente ou on indique vers quoi pour parler de sens ? Vers un objectif, vers une destination, vers une finalité. Par conséquent, si l’on s’accorde avec Husserl que « toute conscience est conscience de quelque chose ». Quand la conscience se dirige vers quelque chose pour déterminer la signification, elle lui donne sens.

b/ Les types de sens

L’interprétation fait appelle à deux types de sens : littéral ou patent et caché ou latent.

Le premier sens du rêve est appelé sens littéral ou encore comme dit Freud le sens patent ou manifeste, c’est-à-dire le sens immédiat : l’histoire telle que la rêveuse se rappelle. Mais il y a aussi un deuxième sens, dénommé sens caché ou sens latent. Selon l’herméneutique, comme la psychanalyse, c’est le sens réel, vrai d’un texte ou d’un rêve. Ce sens vient d’une interprétation.  Le sens latent du rêve est à la fois exhibé et dissimulé dans le sens manifeste.

 

II. VÉRITÉ ET VIE

1. La vérité comme propriété d’un être vivant

Les signes n’ont de vérité que de manière seconde, parce qu’un être vivant les utilise. La véritable source de la vérité est dans cet être vivant. Il nous faut donc rechercher le sens profond de la vérité dans la vie.

2. Dispositions d’un organisme et relations à son milieu

Fondamentalement, la vérité n’est donc pas une propriété d’une proposition, mais d’un organisme vivant : c’est lui qui est « vrai » ou « faux », c’est-à-dire qui est dans le vrai ou qui se trompe. La proposition n’est qu’un signe qui exprime cet état de l’être vivant, et l’adéquation de la proposition au monde signifie en réalité l’adéquation de l’être vivant à son milieu. Ainsi la vérité ne vaut pas seulement pour l’homme, mais pour tout être vivant.

3/ Toute vérité est perspective : notre condition de vie détermine la vérité

 La pensée entretient un rapport étroit avec la volonté et les affects. Nous avons tendance à imaginer une pensée et une vérité pures, mais ce n’est qu’une abstraction ou un idéal : dans la mesure où elle est le fait d’un être vivant, toute pensée est toujours portée par une volonté et des affects. Or l’esprit « marche d’une pièce » avec la volonté : « La volonté est un des principaux organes de la créance ; non qu’elle forme la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses, selon la face par où on les regarde. » dit Blaise Pascal.

Ainsi, toute pensée est perspective, pour reprendre les termes de Nietzsche. Il n’y a pas de pensée sans volonté, pas de réponse sans question, pas d’idée sans problème. 

 

III/ LA VALEUR DE LA VÉRITÉ

1/ Remettre en question la valeur de la vérité

Que vaut la vérité ? Favorise-t-elle toujours la vie ? Cette question est la grande question de Nietzsche, qui remet en question la valeur de la vérité qu’on avait toujours supposé jusqu’à présent : « La volonté du vrai, qui nous entraînera encore dans nombre d’entreprises périlleuses, cette célèbre véracité dont jusqu’ici tous les philosophes ont parlé avec vénération, que de problèmes nous a-t-elle déjà posés ! Quels étranges et graves problèmes, pleins d’équivoques ! » Exprime Friedrich Nietzsche

Remettre ainsi en question la valeur de la vérité, c’est être prêt à préférer le faux au vrai, par exemple au nom de la vie : il se pourrait tout à fait que le faux soit plus utile que le vrai. Rien ne garantit a priori la valeur de la vérité : « La question est de savoir dans quelle mesure un jugement est apte à promouvoir la vie, à la conserver, à conserver l’espèce, voire à l’améliorer, et nous sommes enclins à poser en principe que les jugements les plus faux (et parmi eux les jugements synthétiques a priori) sont les plus indispensables à notre espèce, … » ajouta Friedrich Nietzsche.

 

2. L’erreur est souvent utile à la vie

Une fois cette question fondamentale osée, Nietzsche n’a pas beaucoup de mal à montrer que bien souvent la vérité se révèle nuisible à la vie, et que réciproquement la fausseté est non seulement utile, mais même nécessaire à la vie. Cette remarque peut se décliner dans chaque domaine de la connaissance. Au niveau le plus fondamental, celui de la logique et de la physique, Nietzsche montre que nous avons besoin de croire en l’identité, en l’existence de choses durables, etc., bien que toutes ces croyances soient fausses. Pour lui « L’intellect n’a, durant d’immenses périodes, produit que des erreurs ; certaines d’entre elles se révélèrent utiles et propices à la conservation de l’espèce … »

Il en va de même pour les formes plus élaborées de connaissance. Nous pouvons constater  le caractère nuisible de la vérité dans le cas de l’histoire : l’excès de connaissances historiques est nuisible à la vie[1]. Il en va de même dans toutes les activités utiles à la vie : l’art qui embellit le monde, la religion qui donne un sens à la vie en la rendant éternelle, etc.

La vérité détruirait non seulement les activités artistiques au sens large – création de formes utiles à la vie – mais elle nous montrerait aussi la vie telle quelle est, absurde et pleine de souffrance, ce qui nous jetterait dans un désespoir irrémédiable : « L’ERREUR SUR LA VIE, NECESSAIRE A LA VIE. »

3. Le cœur est au-dessus de la tête

Mais, dira-t-on, si la vie et la vérité s’opposent, pourquoi choisir la vie? Comment décider ce qui est supérieur, entre la vie et la connaissance, entre le cœur et la tête ? Nietzsche démontre la supériorité de la vie par un raisonnement logique : la vie, étant la condition de toute chose, est la source de toutes les valeurs. En particulier la vie est la condition de la connaissance, donc elle lui est supérieure : « [L]a vie elle-même s’effondre, s’affaiblit et perd courage, quand le tremblement de concepts que produit la science enlève à l’homme la base de toute sa sécurité, de tout son calme, sa foi en tout ce qui est durable et éternel. ». La sagesse, l’art de vivre, est supérieur à la simple connaissance.  La connaissance n’est jamais qu’un instrument au service de la vie.

 la pensée nietzschéenne (ou pascalienne) reste néanmoins difficile : car comment se duper soi-même ? Comment peut-on ne pas vouloir le vrai ? Nous avons en nous un instinct de véracité solidement ancré. Nous ne pouvons-nous mentir délibérément à nous-mêmes. Nous sommes bien capables de mauvaise foi, mais elle requiert mille ruses de notre inconscient. Il est difficile de vouloir explicitement et délibérément l’erreur !

 

IV/ LE RATIONNEL- L’IRRATIONNEL ET LE SENS

Il s’agit de trouver ici la raison d’être, la justification ou le sens des choses. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

1/ Le rationnel et l’irrationnel

L’homme cherche dans l’activité de la connaissance à rendre raison, à extraire un sens à partir des données brutes, à expliquer la cause ; c’est-à-dire le principe des choses. Selon Hegel « tout ce qui est réel est rationnel, tout ce qui est rationnel est réel ». Autrement dit tout ce qui existe est intelligible ; c’est-à-dire explicable au moins en droit par la raison. C’est l’affirmation de pointe du rationalisme. Comment expliquer l’absurde, c’est-à-dire l’absence de sens, ce qu’on ne peut ni expliquer ni donner sens ? Les choses ne sont-elles pas irrationnelles en elles-mêmes ? Au moins parfois ? L’irrationnel se veut alors comme un défi de la raison car le rationnel ne saurait épuiser l’intelligibilité des choses.

2/L’herméneutique ou science de l’interprétation

 Les sciences herméneutiques sont celles qui non seulement établissent les faits, mais interprètent le sens des intentions ou des actions. L’herméneutique relativise donc une approche de la vérité conçue sur le modèle trop strict des sciences positives. Elle consiste donc à décrypter, c’est-à-dire à mettre à jour le sens caché d’un texte, à interpréter c’est-à-dire le sens du texte tel que son auteur y a mis. Ainsi dit Paul Ricœur : « l’interprétation est le travail de pensée qui consiste à déchiffrer le sens caché dans le sens apparent, à déployer les niveaux de signification impliqués dans la signification apparente »

CONCLUSION

La vérité n’est ni ce qui semble évident ni ce qui est utile, ce qui m’accomplit. La vérité, c’est la non-contradiction d’un système de jugements, la cohérence des conséquences avec les prémisses ‘accord des jugements expérimentaux avec l’hypothèse, vérité provisoire : car si l’expérience peut réfuter l’hypothèse elle ne peut la confirmer une fois pour toutes. De nouveaux jugements, à partir de nouvelles expériences peuvent infirmer l’hypothèse.

Les jugements cohérents que nous portons sur le monde ne définissent la rationalité scientifique. Cependant l’irrationnel ne saurait être totalement évacué. Les lois de l’univers seraient-elles pleinement traduites dans le langage des mathématiques, il reste qu’on ne peut déduire l’existence elle-même « Pourquoi tout ? » demandait Flaubert. Le temps même est irrationnel : l’après n’est pas déductible de l’avant mais porteur de destructions et de nouveautés que la raison ne peut réduire à l’identique.

Sans doute aussi y a-t-il d’autres discours que le discours scientifique qui entendent viser la vérité. L’herméneutique est cet art de l’interprétation qui prétend mette à jour des significations.

Y a-t-il des vérités métaphysiques ? Aucun système métaphysique n’a jamais fait l’accord des esprits compétents mais les problèmes métaphysiques (Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quel est ce sujet pensant pour lequel tout savoir est objet ? Quel est le fondement des valeurs spirituelles que ma conscience reconnaît ?) se poseront toujours inexorablement. Marx avait tort de dire que l’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre. Le propre de l’homme est au contraire d’être un animal métaphysique : il posera toujours des questions dont la solution est au-delà de ses prises.

Quelques citations et sujets de réflexion

« Une marque suffisante et en même temps universelle de la vérité ne peut être donnée » Emmanuelle KANT

« Les plus grands hommes se trompent comme le vulgaire » VOLTAIRE

« Quiconque pense, commence toujours par se tromper » ALAIN

« Le vrai, (…), est ce qui est en accord, ce qui concorde » Martin HEIDEGER

[1] Cf. cours sur l’histoire.

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